Vous avez dit ‘Ponctuation blanche’ ?

La ponctuation est un domaine peu sûr, peu connu, mais relativement travaillé ! Une spécialiste de la virgule au Canada, deux autres, spécialistes de la parenthèse, en France, ou du désuet point-virgule ! Quelques passionnés de la ponctuation – car c’est un domaine si subjectif qu’il ne peut que susciter la passion – se réunissent donc ici ou là régulièrement. Et c’est un domaine très habité : typographes, on peut penser aux relecteurs intransigeants du quotidien Le Monde, les lecteurs, qui écrivent pour signaler telle ou telle ‘faute’ (de nombreux blogs existent à ce sujet), les chercheurs – donc, et bien sûr : les écrivains pour qui il s’agit d’un arsenal de signes central pour ce qui est de leur écriture – de leur style !

Mais lorsque l’on parle de ponctuation, on ne pense souvent qu’aux signes graphiques et noirs et c’est d’ailleurs sous cet angle que les grammaires l’abordent lorsqu’elles y consacrent un chapitre. C’est là que l’on fait une erreur dommageable dans notre lecture : la ponctuation est noire, bien sûr – mais elle est aussi blanche ! Voyez les mises en page de certains recueils de poèmes ou romans de Claude Simon ou plus simplement de la Une de n’importe quel quotidien.

Alors un peu d’histoire et de blanc, si vous le voulez bien.

La ponctuation précède l’apparition des systèmes d’écriture alphabétique au début du Ier millénaire avant notre ère dans le bassin de la Méditerranée. Elle se retrouve, en effet, dans les systèmes de graphies cunéiforme et syllabique du Proche Orient ancien et de la Méditerranée orientale au IIe millénaire. La ponctuation existe donc déjà à l’aube de l’écriture alphabétique. Si l’on définit la ponctuation au sens large de MEP (mise en page), alors, avec le(s) trait(s) qui dessinent l’argile en espace tabulaire, la ponctuation – au sens de mise en page – existe bel et bien. Le trait, qui divise les espaces des tablettes contribue à cette sémiotique de l’espace. Au trait, qui peut constituer une ponctuation noire, s’ajoute le blanc – et ce que l’on appelle de nos jours la ‘ponctuation blanche’. Dans l’histoire de tous les systèmes d’écriture, les signes de ponctuation de toutes sortes se mêlent avec d’autres marques : les espaces blancs, l’opposition majuscules/minuscules par exemple. Ceux-ci sont rarement pris en compte par les traités de ponctuation des langues modernes ou par les manuels d’épigraphie ou de paléographie. Cela est regrettable parce que – comme le souligne N. Catach – l’espace blanc est le « signe le plus primitif et essentiel de tous […]. Une étude de la ponctuation ne peut se concevoir sans une prise en compte des nécessités des espaces et de la mise en forme »[1]. L’étude de la ponctuation dans les écritures de l’Antiquité ne peut être séparée de la prise en compte des espaces blancs ; et réciproquement, la présence d’espaces blancs ne peut être disjointe de l’emploi ou non des signes noirs de ponctuation[2].

Le blanc est donc à l’origine des écritures, et constitue une ponctuation première. Il est de même à l’origine de l’écriture du texte, et de l’œuvre[3]. Pour la critique génétique en effet (qui étudie le ‘processus scripturaire’ à travers les brouillons d’écrivains), le blanc est la matière première du scripteur. Ce qui lui est, dès l’abord offert, c’est le blanc[4]. Pour la critique génétique, et ici ce n’est pas sans lien avec l’histoire des écritures, le blanc peut être défini d’abord comme l’espace-support de l’écriture. On écrit dans un espace à au moins deux dimensions — celui de la page blanche ou de l’écran — ;  le blanc est aussi une matière-support de la rature : l’effaceur, le typex, la suppression (clavier), ou même le collage de papier blanc (dont Roland Barthes recouvrait souvent la première version d’un chapitre) créent un nouvel espace d’écriture. La fonctionnalité du blanc varie selon qu’il intervient au plan phrastique (il est alors un outil de segmentation des mots  et des propositions : plan caténal) mais le blanc est aussi un moyen de segmentation/gestion de la matière langagière : il sert à isoler des zones d’écriture dans la page manuscrite. Ou encore sur la page imprimée : nous évoquions Claude Simon. Au plan textuel, il permet de rendre vi-lisible les plans du texte en cours, en les spatialisant — en cela, il est un indicateur majeur du traitement des unités sémiotico-linguistiques. Et c’est bien ce traitement des unités que permet la présence du blanc et du trait. Cette importance du blanc vaut bien sûr pour les écritures non alphabétiques. Plus tard, dans le cadre de l’écriture alphabétique, au terme de la scriptio continua, le blanc retrouve une fonctionnalité séparatrice des mots – dès l’écriture latine, déjà également au Moyen-Âge – qui avait presque tout inventé de notre façon d’écrire – et définitivement avec l’apparition de l’imprimerie.

On n’oubliera plus le ‘blanc’, et pourquoi pas, avec lui, l’alinéa : pour ouvrir un nouveau paragraphe, et structurer de façon plus logique, plus claire, mais aussi plus aérée – aérienne ? – ce qui va s’écrire…

Sabine Pétillon


[1] N. Catach, (1980), « La ponctuation », Langue française, 45, p.16-27, p.18. Cette citation de N. Catach contient du reste tous les traits définitoires de la ponctuation au sens large, c’est-à-dire de la mise en page, de la prise en compte de l’espace de la feuille en tant que totalité à animer grâce à dynamique, aux processus qu’impliquent la graphie/l’écriture, la ponctuation noire, et surtout, donc, la ponctuation blanche : c’est toujours d’abord sur un espace blanc/vierge que la graphie opère.

[2] Pour une définition précise de l’opposition entre ponctuation blanche et ponctuation noire, voir : M. Favriaud, (2004), « Quelques éléments d’une théorie de la ponctuation blanche par la poésie contemporaine », L’information grammaticale, 102, p.18-23, p. 18.

 

[3] C’est du reste une des dynamiques premières que l’on observe lorsque l’on propose des analyses de linguistique génétique.

[4] Ou bleu, si l’on pense à Flaubert, ou encore mauve, si l’on pense à Colette.